Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789

Art. 1er. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Ils sont doués de raison et de conscience… »

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Addiction : tous concernés ?

Aujourd’hui que l’on travaille dans le secteur médical, médico-social, à titre libéral, en entreprise ou en institution on sera tôt ou tard confronté à des problèmes d’addictions. Car si l’on additionne les problèmes dus à l’alcool au tabac aux jeux aux écrans, les troubles alimentaires et le mésusage des médicaments on n’a plus besoin des stupéfiants pour avoir dans notre pays plus de « drogués » que d’habitants. On comprend bien que la charge de ce problème de santé publique (tabac et alcool sont en outre les deux causes principales de décès prématurés) ne saurait reposer sur les seules épaules des spécialistes ou même des médecins. Il faut mobiliser et coordonner les ressources existantes… L’extension du droit de prescrire des substituts nicotiniques aux infirmières, aux sages-femmes et aux kinésithérapeutes est signal fort des attentes des autorités sanitaires. Pour prévenir plutôt que guérir les professionnels mais aussi les non professionnels, patients et usagers ont un rôle à jouer.

C’est quoi une addiction ?

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Une « Inclinaison violente et exclusive vers un objet, elle s’oppose à la raison et à la volonté et persiste malgré les dommages et la souffrance qu’elle cause » On en est prisonnier ! Soit, mais ceci n’est pas la définition de l’addiction, c’est celle de la passion. Les addictions ne sont pas autre chose que les passions médicalisées. Qu’il soit victime de l’alcool du jeu ou des drogues le personnage de l’« addicté » est présent dans le cinéma ou la littérature aussi bien que dans notre entourage. Les addictions ne sont pas nouvelles mais de plus en plus diverses et nombreuses. Elles peuvent mener a la dépendance physique responsable du syndrome de sevrage.

Et L’addictologie ?

Les neurosciences ont mis en évidence la nature biologique des addictions et la découverte du rôle des neuromédiateurs a permis de mieux comprendre et de mieux se représenter le phénomène addictif. En outre en leur offrant le statut de malade l’addictologie a permis l’accès au soin de nombreuses personnes jusque-là stigmatisées. Pour autant, ces « nouveaux » malades ne relèvent pas préférentiellement de la médecine, le cerveau est composé de mots autant que de molécules, on ne peut les séparer. La biologie du cerveau dépend de ce qu’on lui apporte de ce que l’on ressent voit entend ou même imagine. Pour traiter une addiction on peut agir sur l’environnement, prescrire des médicaments, parler. Ce n’est pas parce que « c’est inscrit dans le cerveau » que ça ne peut pas se désinscrire et que parler ne sert à rien, au contraire, les neurosciences ont rénové la parole, prouvé le poids des mots et montré les chemins nombreux qui mènent au cerveau. La parole en est un. La dualité esprit matière n’a plus de raison d’être même si c’est difficile à penser. Le traitement des addictions doit tenir compte de trois dimensions intriquées : médicale, psychologique et sociale. Les professionnels de ces trois secteurs sont concernés et légitimes à parts égales. Leur collaboration fonde la pratique de l’addictologie.

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Le destin des addictions (les trajectoires, les sorties)

Il n’y a pas que l’addiction il y a les abus de substance, les usages problématiques, les conduites à risques, la variété est infinie de ce que nous sommes capables d’inventer pour essayer de résoudre nos problèmes… et les aggraver. Cependant il n’y a pas plus de vieux drogués que de vieux trapézistes. À partir d’un certain âge, finies les acrobaties, on change pour des drogues moins violentes ou plus accessibles, pour l’alcool, les médicaments, on se soigne ou bien on se lasse, tout simplement. Si de très nombreuses choses peuvent être l’objet d’une addiction il y a aussi de nombreuses manières de s’en sortir.  Un jour, après de nombreuses péripéties on arrête tout. Avec de l’aide ou spontanément, parfois d’un seul coup, comme par miracle ou à l’occasion d’un événement, par amour, pour une religion, pour aller bien, pour faire plaisir à quelqu’un ou pour rien, comme ça parce qu’on, voit les choses autrement. Il y a un âge pour tout. Les addictions aussi finissent par mourir de vieillesse si on n’en est pas sorti, ou si elles ne nous ont pas tués avant. Il peut aussi arriver qu’on étire sa jeunesse indéfiniment jusqu’au troisième âge sans jamais se confronter réellement aux responsabilités de l’âge adulte et qu’en vue de l’âge de la retraite, enfin libéré de l’injonction de faire quelque chose de sa vie, enfin on se détende. Cependant, certaines trajectoires marquées par les maladies, les atteintes neurologiques dues aux produits, au premier rang des quels l’alcool, sont dramatiques car même si l’histoire finit bien le plus souvent le cumul des handicaps est parfois insurmontable.  Au cours de ce long et chaotique parcours le patient fera de nombreuses rencontres et sera diversement accueilli.

Drogues et maladie mentale…

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Les maladies mentales s’invitent très souvent dans les addictions et si elles nécessitent souvent un avis spécialisé et un traitement spécifique la partie la plus importante de la prise en charge revient à l’entourage. Car si c’est l’expérience de première main de la maladie mentale à l’intérieur de l’hôpital psychiatrique traditionnel qui a fondé historiquement la légitimité de la psychiatrie, la « déshospitalisation » de nombreux patients rendus et aux soins ambulatoires et à la vie civile transfère et fonde pareillement la légitimité de l’entourage et sa responsabilité. En psychiatrie et en addictologie les compétences humaines et les compétences professionnelles sont tout aussi indispensables et efficaces, quand elles ne se confondent pas elles doivent s’additionner.

…Une alliance au service du symptôme

Apparemment c’est un paradoxe thérapeutique, les benzodiazépines et l’alcool qui ont pourtant des effets dépressifs, sont les psychotropes préférés des déprimés. Les hyperactifs eux préfèrent la cocaïne et les amphétamines, la Ritaline. Les schizophrènes de leur côté ont une inclinaison pour les hallucinogènes et le cannabis qui dope leur délire. L’utilisation par les patients de produits qui renforcent leurs symptômes et leur rejet fréquent des médicaments destinés à les atténuer est connue.

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Les dégâts collatéraux (la contagion)

Les addictions sont « contagieuses ». Dans la maison de l’alcoolique tout le monde est alcoolisé dans celle du toxicomane tout le monde est intoxiqué. Personne ne peut plus se comporter normalement, ça ne veut plus rien dire. L’alcool ou la drogue ont écrit un scénario et il n’y a pas de rôle d’ingénue ni de jeune premier, le héros de l’histoire a pris tous les rôles en otage. Amis, parents, conjoint, enfant ne peuvent endosser qu’un nombre de rôle limité : victime, redresseur de tort, infirmière, bouc émissaire, persécuteur, complice, mère la vertu, père la morale, héros familial, conjoint exemplaire, fuyard. Le casting est verrouillé. Même le médecin est pris en otage : « Sauvez le docteur, faites quelque chose ! » Bouée de sauvetage. Pourtant l’entourage, bien qu’en première ligne, est peu sollicité par les soignants. Sans doute en raison de questions déontologiques, liées au secret professionnel qui rendent les choses difficiles mais aussi parce que la famille est, était, « traditionnellement » considérée plutôt comme un problème que comme une solution.

Guérir ou guérir ?!

On ne se drogue pas pour rien.  L’addiction joue un rôle dans l’économie psychique, sa suppression ne signifie pas guérison, elle ouvre même une période à risque : rechute violente, overdose, décompensation psychotique, suicide. Dans le sens habituel la guérison, quand elle a lieu et si on ne guérit pas tout seul, est le fait du médecin mais si on prend les choses à la racine ce n’est pas la même chose. Étymologiquement la « guérison » est l’acte spontané de défense d’une personne en situation de détresse. « À la guarite » signifie sauve qui peut, « se guarir » signifie se défendre et « la guarite » est la cachette. Que faire d’autre dans l’adversité sinon se battre, se cacher ou s’enfuir, il n’y a pas d’autres alternatives. S’enfuir dans le délire, les addictions, la mythomanie, dans l’action (hyperactivité) ou se cacher, en soi (dépression) se cacher des autres (phobie sociale), faire le mort (catatonie), ou encore se battre comme un écorché vif en entrant dans la psychose, paranoïaque ou autre. Les troubles de la personnalité offrent aussi un éventail intéressant de possibilité, mais on peut hésiter et se tenir à la frontière (borderline). On peut aussi balancer entre deux modes opposés (bipolaires). Mais quel est le problème qui provoque tant de souffrance ? Traiter les maladies mentales et les addictions ce serait répondre à la question de quoi ces maladies sont-elles la guérison ?

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